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E. Kant est né le 22 avril 1724 à Königsberg et mort le 12 février 1804, dans cette même ville. Il est un philosophe allemand promoteur du Criticisme et de la doctrine dite «idéalisme transcendantal». Il est sans doute le meilleur des philosophes modernes. Il a aussi inauguré une nouvelle ère dans le développement de la pensée philosophique.
Si l’on situe la doctrine philosophique à laquelle Kant appartient nous nous confrontons à une grande complexité. Kant, avant de construire sa propre pensée, est influencé par divers philosophe. D’abord, il est influencé par Descartes, Spinoza grands représentants du rationalisme. Puis, il est attiré par Hume, un fervent empiriste, de son «sommeil dogmatique». Enfin, l’influence de Rousseau est aussi visible dans toute l’œuvre kantienne surtout dans les écrits de morale et politique. Réveillé par Hume et par Rousseau, Kant résolut d’entreprendre un examen critique de la valeur de notre raison, de l’étendue légitime des limites de ses pouvoirs.
Dans le monde philosophie, Kant a donné à la morale un fondement scientifique. Il a aussi synthétisé le rationalisme et l’empirisme du début des temps modernes. Sa philosophie conjugue, à la fois, l’empirisme et le rationalisme. Pour Kant, l’empirisme mène au scepticisme, le rationalisme au dogmatisme. Ni l’expérience, ni la raison ne sauraient individuellement procurer des connaissances valables, mais les deux sont complémentaires. La question fondamentale de la valeur et des pouvoirs légitimes de notre raison, se divise, selon Kant, en trois grands problèmes, qui sont formulés dans les termes suivants: «Que puis-je savoir»? «Que dois-je faire»? «Que m’est-il permis d’espérer»? La première de ces trois questions est traitée dans la Critique de la raison pure et les deux dernières sont dans Les Fondements de la métaphysique des mœurs et dans la Critique de la raison pratique.
Ce présent travail est centré sur les concepts fondamentaux de la morale kantienne. Notre but est de faire comprendre ce qu’est la liberté, le rapport entre la raison et volonté et l’impératif ainsi que l’importance de ces concepts pour fonder une morale kantienne. Pour ce, nous allons aborder, dans le premier chapitre, le concept de la liberté. Dans le deuxième chapitre, nous allons parler du rapport entre la raison et la volonté. Enfin, dans le troisième chapitre, nous allons nous focaliser l’attention sur l’impératif.
CHAPITRE I

LA LIBERTÉ KANTIENNE

Introduction
Le concept de liberté est un objet de discussion pour les philosophes. Certains, disent que la liberté n’existe pas. D’autres, affirment que la liberté existe et que son existence est une évidence. Mais avec Kant, le concept de liberté prend une nouvelle forme. Chez lui, la liberté tient une place importante dans la moralité. Elle est reconnue comme condition nécessaire dans toute action morale. Il situe le prince de la liberté non plus dans le pouvoir faire mais dans le devoir faire. Notre développement essaie de voir et examiner comment l’obligation morale s’impose-t-elle au vouloir dans la sphère de la liberté? L’effort dans ce travail consiste d’abord à connaître la nature de la liberté; ensuite à examiner le rapport entre l’idée de la liberté et la loi morale; et enfin à présenter la relation entre la liberté et l’autonomie.

1. La nature de la liberté
La détermination du rôle de la liberté pour l’être raisonnable nous mène à parler de la nature de la liberté, autrement dit ce qui fait que la liberté est liberté. La liberté en général revêt plusieurs acceptions. Elle se définit généralement par «l’absence de contrainte». La vision commune affirme qu’une personne est libre lorsqu’elle agit et réalise tout ce qu’il veut sans contrainte, sans empêchement, sans obstacle. Est-ce que dans cette perspective parle-t-on de la vraie signification de la liberté? Le mot liberté vient du latin liber, qui désigne «l’état de celui qui n’est pas esclave ou prisonnier» . L’esclave ne peut jamais «faire ce qu’il veut». Il ne fait que ce que son maître l’ordonne à faire. Il ne réalise que le vouloir du maître. Il n’a qu’un seul vouloir, celui du maître. Et une personne qui n’a pas de vouloir, c’est-à-dire qui ne peut montrer et réaliser son propre vouloir, est une personne réduite à l’état d’esclave. Une personne libre est appelée par sa liberté à exprimer son vouloir (ce qu’il veut faire), à déterminer ensuite l’objet de son vouloir, et à réaliser enfin cet objet déterminé et voulu. Il s’ensuit alors que la liberté se détermine comme «état de celui qui fait ce qu’il veut» et non comme «état de celui qui ne fait et ne réalise que ce qu’un autre veut» . Dans le rapport d’un esclave avec son maître, nous savons que l’esclave, par le fait que le droit de présenter son vouloir lui est enlevé, n’a pas un vouloir à réaliser. Dans le rapport entre les hommes libres, chacun a le devoir de montrer son vouloir, donc «ce qu’il veut faire», et de le réaliser. «Faire ce qu’il veut» est encore une détermination vague et confuse de la liberté. Elle ne remplit pas encore les conditions nécessaires constitutives d’une véritable liberté. Une telle forme de définition de la liberté, nous devons la dépasser et cela pour une seule raison: parce qu’elle peut facilement conduire une personne à agir selon sa propre guise. Or la liberté s’oppose à agir selon sa propre guise. En prenant pour un principe de la liberté «faire ce qu’il veut», nous courons le risque de nous laisser guider par le principe: tout est permis. Or avec un tel principe nous enlevons au concept de la liberté son vrai sens et valeur. Pour Kant, la raison d’être de la liberté ne s’exprime que par et dans la loi morale. Est seulement libre alors celui qui est capable de construire des lois morales et de conformer ses actes aux lois formulées et établies par la raison.
En effet l’homme ne peut pas toujours «Faire ce qu’il veut» à cause de multiples raisons. La nature, généralement, est définie par «ce avec quoi une personne est née». La nature humaine est née avec un corps matériel et charnel et il est une nature du corps de tomber malades. Les maladies deviennent ainsi obstacles qui empêchent l’homme de «faire ce qu’il veut». Un homme, par exemple, veut se faire un soldat et en faisant le test médical le docteur découvre qu’il a une maladie qui ne lui permet pas d’atteindre cet objectif, cet homme ne peut donc pas «faire ce qu’il veut faire». Sa maladie l’a empêché de «faire ce qu’il veut». Elle est un facteur de contrainte parce qu’elle a contraint cet homme de ne pas poursuivre et réaliser l’objet de son vouloir. Elle est aussi un facteur d’empêchement. Les causes naturelles (maladie, handicap, les cyclones, etc.) peuvent devenir obstacles qui empêchent l’homme de poursuivre l’objectif de son vouloir. Le principe «faire ce qu’il veut» est à surpasser si nous voudrions répondre aux exigences de la morale.
Kant définit l’homme par «être raisonnable». Ce qui veut dire que c’est la raison qui fait qu’un homme est réellement un homme. Il n’y a que la raison, la raison seule, selon Kant, qui peut faire naître la liberté. En d’autres termes, sans la raison nous n’avons pas la possibilité de parler de la liberté. D’abord, la raison est la seule faculté qui nous permet de concevoir des idées. Ensuite, qui veut parler de la liberté en parle inévitablement sous l’ordonnance de la raison, c’est-à-dire sous la lumière d’une «idée» dans la raison. Il est impossible chez Kant pour la volonté de se faire libre sans que sa liberté soit fondée par l’idée de la liberté dans la raison. En d’autres termes, il n’y a que la raison, en tant que faculté des idées, qui autorise l’homme à parler de la liberté. Kant enseigne que la liberté est principalement «une idée de liberté dans la raison».
La liberté en tant que liberté est une chose en soi et l’entendement ou la pensée ne peut accéder à cette chose en soi. «Les choses en soi, qui sont le fondement de l’apparition des données sensibles, restent donc inaccessibles à la faculté de connaître par les sens» . Kant continue: «Mais elles (les choses en soi) sont également inaccessibles à la faculté de connaître par les concepts purs, ou l’entendement» . Il faut alors se demander avec quoi l’entendement (ou la pensée) peut-il établir un rapport avec cette chose en soi qui lui est inaccessible? Même si la chose en soi lui est inaccessible, l’entendement ou la pensée pourrait avoir rapport ou relation avec cette chose mais seulement sous une condition: moyennant l’idée dans la raison. Ce point de vue nous éclaire et nous conduit à dire que la liberté en tant que liberté est une chose en soi, par conséquent l’entendement ne peut pas accéder à sa réalité de chose en soi. Cependant, la raison peut établir une relation avec la liberté en tant que liberté, donc en tant qu’une chose en soi, mais seulement moyennant l’idée de la liberté dans la raison elle-même. Ce qui veut dire qu’il n’y a que l’idée qui se trouve dans la raison que l’on doit chez Kant prendre pour un «principe régulateur» ou un «principe excitateur» pour aider l’entendement ou la pensée à construire une connaissance à partir de l’expérience sensible. Sans l’idée dans la raison, la production de la connaissance portée sur une chose est impossible pour l’entendement ou la pensée. Nous voyons par là jusqu’à quel point Kant prolonge et explicite la vision platonicienne des «idées». Pour Platon, le bien en tant que bien appartient à l’ordre des choses en soi, par conséquent, ce «bien en tant que bien», donc une chose en soi, est inaccessible par notre entendement ou notre pensée qui procède par voie de concepts et des sens. Pour notre entendement ou notre pensée, il n’y a pas moyen d’envisager ou de concevoir et réfléchir sur le bien sans recourir à l’aide que procure la raison puisque c’est à la raison seule qu’est attribuée le pouvoir de procurer l’idée de bien et de la poser comme le principe qui permet de penser au bien. Nous entrons donc en rapport avec le bien moyennant la production de l’idée du bien par la raison. Et sans cette idée du bien, présupposée à priori comme principe fondateur, ce par quoi il nous est permis de penser et vouloir le bien, nous ne pouvons pas, selon Kant, vouloir et penser au bien.
Le rôle de la raison, chez Kant, consiste à élever la liberté au-delà du domaine de l’expérience. Voilà un point de vue qui vise à mettre en évidence la distinction entre «liberté» et «l’idée de liberté». La liberté en tant que liberté est de l’ordre des choses en soi. Elle se situe dans l’ordre des idées et la raison seule qui peut y avoir accès. L’entendement ou la pensée ne peut pas y accéder. Il faut qu’il y ait donc la raison pour que l’expérience de la liberté d’une volonté rationnelle soit possible. La fonction de la raison est de «produire l’idée de la liberté». Et cette raison, en produisant l’idée de liberté, élève la liberté dans l’ordre de l’«inconditionné», donc dans l’ordre de l’«a priori». L’idée produite par la raison, selon Kant, en étant de l’ordre de l’«inconditionné» et de l’«a priori», est «une causalité inconditionnée» . Le philosophe nous conduit par là à considérer «l’idée de la liberté» comme «une causalité inconditionnée» ou «une condition a priori» de toute expérience humaine possible. «Je dis donc: tout être qui ne peut agir autrement que sous l’idée de la liberté est par cela même, au point de vue pratique, réellement libre» .
Si Kant a fait de la raison le fondement de la possibilité de l’expérience de la liberté c’est qu’il a visé à faire de l’expérience de la liberté une affaire qui concerne tous les êtres raisonnables. Un être est appelé «raisonnable», dans la perspective de Kant, quand il se sert de la raison pour illuminer et guider ses actes. Un être, par contre, est «déraisonnable» s’il laisse ses actes guidés par quelque chose autre que la raison. Le raisonnable, selon Kant, utilise la raison en premier lieu pour produire l’idée de la liberté et prend en second temps cette idée de la liberté pour fondement et lumière de tous les actes libres que veut réaliser la volonté. Et ayant rempli cette double condition, il ne faut plus hésiter d’appeler qu’un homme est libre. Ce point de vue conduit Kant à déclarer qu’il faut «attribuer la liberté à tout être raisonnable (à une volonté rationnelle)». Le philosophe l’explicite en disant: «Et je soutiens qu’à tout être raisonnable, qui a une volonté, nous devons attribuer aussi l’idée de la liberté, et qu’il n’y a que sous cette idée qu’il puisse agir» . Il en résulte que chez l’être raisonnable l’idée de la liberté apparaît comme «la causalité inconditionnée ou a priori» de son agir libre. «Car dans un tel être nous concevons une raison qui est pratique, c’est-à-dire qui est douée de causalité par rapport à ses objets» . Kant vient de mettre en évidence en ce passage que la liberté appartient principalement à la raison pratique. Et cela veut dire que tout ce qui possède la raison est appelé par sa raison elle-même à faire de l’idée de liberté le fondement et l’éclairage de ses actes volontaires. En d’autres termes, tout être doué de raison est appelé par l’idée de la liberté qui se trouve dans sa raison à se faire libre. La raison pratique ou la volonté, selon Kant, ordonne l’être à prendre pour devoir et responsabilité la liberté.